Quand l’histoire est instrumentalisée : le cas du navire Exodus 1947
L’Exodus n’a jamais accosté à Gaza : il a été intercepté par les Britanniques au large de Haïfa.…
Et si Saddam Hussein avait vaincu l’Iran après la révolution islamique de 1979 ? Retour sur une guerre qui aurait pu changer profondément le Moyen-Orient.
En septembre 1980, lorsque l’armée irakienne attaque l’Iran, Saddam Hussein pense pouvoir profiter de la faiblesse de son voisin pour remporter une victoire rapide. L’Iran vient de connaître une révolution, son armée est désorganisée et le Shah, ancien allié de l’Occident, a été renversé.
Mais derrière les ambitions territoriales de Bagdad se cache également une inquiétude beaucoup plus profonde : depuis 1979, l’Iran est devenu une République islamique dirigée par l’ayatollah Rouhollah Khomeini.
Pour Saddam Hussein, qui dirige un régime autoritaire mais officiellement laïc et nationaliste, cette révolution représente une menace directe.
La guerre qu’il imagine courte va finalement durer huit années et bouleverser durablement le Moyen-Orient.
Une question demeure pourtant fascinante : que se serait-il passé si Saddam Hussein avait réellement réussi à vaincre l’Iran révolutionnaire ?
Avant 1979, l’Iran est gouverné par Mohammad Reza Pahlavi, le Shah d’Iran. Son régime est autoritaire, mais le pays est également un allié stratégique majeur des États-Unis et entretient des relations avec Israël.
Tout bascule avec la révolution iranienne.
Le Shah quitte le pays et l’ayatollah Khomeini revient d’exil. La monarchie disparaît et une République islamique est progressivement installée.
Ce changement dépasse largement les frontières iraniennes. Khomeini ne souhaite pas simplement transformer son propre pays. Le nouveau régime entend également diffuser son modèle révolutionnaire et encourager les mouvements islamistes, particulièrement dans le monde chiite.
Pour plusieurs monarchies arabes du Golfe, mais également pour l’Irak, cette perspective est extrêmement inquiétante.
L’Irak de Saddam Hussein n’est pas un régime islamiste.
Le parti Baas défend officiellement une idéologie nationaliste arabe et séculière. Saddam construit parallèlement autour de lui une dictature extrêmement brutale dans laquelle l’État, le parti et le chef occupent une place centrale.
Mais l’Irak possède une caractéristique importante : une grande partie de sa population est chiite, tandis que Saddam Hussein et une grande partie des élites de son régime sont issus du monde arabe sunnite.
L’arrivée au pouvoir d’un régime révolutionnaire chiite juste de l’autre côté de la frontière constitue donc une menace considérable.
Bagdad redoute que Téhéran encourage une révolution parmi les chiites irakiens et provoque finalement la chute du régime baasiste.
La guerre qui commence en 1980 est donc territoriale et géopolitique, mais elle comporte également une dimension idéologique.
La révolution iranienne semble avoir considérablement affaibli le pays.
Une partie des responsables de l’ancienne armée du Shah a été écartée, emprisonnée ou exécutée. Les relations avec les États-Unis se sont effondrées et le nouveau pouvoir est encore en pleine consolidation.
Saddam Hussein croit avoir trouvé le moment idéal.
L’Irak souhaite notamment renforcer son contrôle sur le Chatt al-Arab, voie navigable stratégique située entre les deux pays, et remettre en cause l’équilibre territorial établi quelques années auparavant.
Le 22 septembre 1980, l’Irak lance son offensive.
Saddam pense probablement obtenir une victoire en quelques semaines ou quelques mois.
Ce sera l’une des plus grandes erreurs de calcul de son règne.
L’Iran ne s’effondre pas.
Au contraire, l’invasion irakienne permet au nouveau régime de mobiliser une partie de la population autour de la défense du pays. La guerre devient progressivement un conflit d’usure extrêmement violent.
Des centaines de milliers de personnes meurent. Des villes sont bombardées. Des adolescents iraniens sont envoyés au combat. L’Irak utilise également des armes chimiques, aussi bien pendant la guerre contre l’Iran que contre certaines populations kurdes sur son propre territoire.
Lorsque les combats prennent finalement fin en 1988, aucune des deux puissances n’a obtenu la victoire décisive qu’elle recherchait.
Mais Saddam Hussein a désormais un autre problème gigantesque : son pays est profondément endetté.
C’est ici que l’histoire devient particulièrement intéressante.
Imaginons que le calcul initial de Saddam Hussein ait fonctionné. L’armée iranienne s’effondre, le régime révolutionnaire est gravement déstabilisé et Khomeini perd le pouvoir ou se retrouve incapable d’exporter sa révolution.
Le Moyen-Orient que nous connaissons aujourd’hui aurait probablement été différent.
La République islamique d’Iran est devenue, au fil des décennies, l’une des principales puissances régionales. Elle a développé un réseau d’alliances et de mouvements armés lui permettant d’exercer son influence bien au-delà de ses frontières.
Le Hezbollah libanais, créé dans le contexte de l’invasion israélienne du Liban en 1982, bénéficie notamment d’un soutien iranien considérable. Plus tard, Téhéran développera son influence en Syrie, en Irak et auprès d’autres mouvements de la région.
Une République islamique renversée ou considérablement affaiblie au début des années 1980 aurait donc pu modifier profondément cette évolution.
Mais cela signifie-t-il que le terrorisme islamiste aurait disparu ?
Probablement pas.
C’est une distinction essentielle.
La révolution de Khomeini représente principalement un islamisme révolutionnaire chiite.
Or Al-Qaïda, puis l’organisation État islamique, appartiennent à une autre histoire : celle du djihadisme sunnite radical.
Les racines de l’islamisme politique sont d’ailleurs antérieures à la révolution iranienne. Les Frères musulmans sont fondés en Égypte dès 1928. D’autres courants religieux et politiques se développent ensuite dans différents pays musulmans.
La guerre soviétique en Afghanistan, commencée en 1979, jouera également un rôle majeur dans la formation de réseaux djihadistes internationaux.
Oussama ben Laden et Al-Qaïda ne sont donc pas les produits de la révolution iranienne.
Et les mouvements djihadistes sunnites les plus radicaux considèrent eux-mêmes les musulmans chiites comme des ennemis.
Une victoire de Saddam Hussein contre Khomeini aurait peut-être considérablement réduit l’expansion de l’influence révolutionnaire iranienne. Elle n’aurait cependant probablement pas empêché l’apparition du djihadisme sunnite international.
L’histoire réserve pourtant un retournement spectaculaire.
Saddam Hussein avait voulu profiter de la révolution iranienne pour renforcer l’Irak. Il sort finalement de huit années de guerre avec une économie affaiblie et des dettes considérables, notamment envers plusieurs monarchies du Golfe.
Les tensions avec le Koweït deviennent progressivement explosives.
Le 2 août 1990, l’armée irakienne envahit le Koweït.
Cette fois, la réaction internationale est massive. Une coalition dirigée par les États-Unis intervient et chasse les forces irakiennes du Koweït lors de la guerre du Golfe de 1991.
Saddam reste néanmoins au pouvoir.
Il faudra attendre 2003 pour que les États-Unis et leurs alliés envahissent à nouveau l’Irak et renversent définitivement son régime.
Et c’est précisément après sa disparition que survient un autre paradoxe historique.
La chute du dictateur ne transforme pas immédiatement l’Irak en démocratie stable.
L’État irakien s’effondre en partie. L’armée est dissoute. De nombreux anciens militaires et responsables baasistes se retrouvent marginalisés tandis que les tensions entre sunnites et chiites explosent.
Dans ce chaos se développe Al-Qaïda en Irak.
Le mouvement évoluera, changera de structure et participera à la genèse de ce qui deviendra finalement l’organisation État islamique, plus connue sous le nom de Daech.
L’Irak devient alors l’un des principaux foyers du djihadisme international.
L’histoire produit ainsi une situation presque ironique : Saddam Hussein avait attaqué l’Iran en partie parce qu’il craignait l’expansion d’une révolution islamique. Plus de vingt ans plus tard, la destruction de son propre régime contribue à créer un environnement permettant à une autre forme d’extrémisme islamiste de prospérer.
Personne ne peut savoir précisément ce qui se serait passé si l’armée irakienne avait remporté une victoire décisive en 1980 ou 1981.
L’histoire ne permet pas de rejouer les événements.
Mais certaines conséquences peuvent raisonnablement être envisagées.
Une République islamique iranienne détruite ou profondément affaiblie aurait probablement eu beaucoup moins de moyens pour développer son influence régionale. L’équilibre entre l’Iran, l’Irak, l’Arabie saoudite et les autres puissances du Moyen-Orient aurait été profondément différent.
Cela n’aurait cependant pas fait disparaître les autres formes d’islamisme politique ni les mouvements djihadistes sunnites apparus dans des contextes différents.
Surtout, une victoire de Saddam Hussein aurait renforcé une dictature responsable elle-même de crimes considérables.
Le véritable enseignement historique se trouve peut-être ailleurs.
La révolution iranienne de 1979, l’invasion de l’Iran par Saddam en 1980, huit années de guerre, l’endettement de l’Irak, l’invasion du Koweït, la guerre du Golfe, l’intervention américaine de 2003 puis l’essor du djihadisme en Irak ne sont pas des événements isolés.
Ils constituent une longue chaîne de décisions, de guerres et d’erreurs de calcul.
Pour comprendre le Moyen-Orient contemporain, il faut donc remonter bien avant Daech, bien avant le 11 septembre 2001 et même avant la première guerre du Golfe.
Il faut revenir à 1979, lorsqu’une révolution en Iran a changé l’équilibre de toute une région.
Saad van Nassouwe est un pseudonyme éditorial utilisé pour les contenus publiés sur belge.media.
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