Accueil Histoires Aux origines des ONG : quand l’humanitaire voulait d’abord sauver des vies

Aux origines des ONG : quand l’humanitaire voulait d’abord sauver des vies

Avant les grandes ONG internationales, l’humanitaire moderne est né au XIXe siècle sur les champs de bataille européens. Retour sur ses origines et ses principes fondateurs.

Aux origines des ONG : quand l’humanitaire voulait d’abord sauver des vies

L’image moderne des ONG est aujourd’hui associée aux crises humanitaires, aux guerres, aux famines, aux catastrophes naturelles et aux grandes campagnes internationales de collecte de fonds. Certaines organisations disposent de budgets considérables, interviennent sur plusieurs continents et participent également aux débats politiques, sociaux ou environnementaux.

Mais l’humanitaire n’est pas né sous cette forme.

Pour comprendre ce qu’est devenu le monde des ONG, il faut revenir bien avant les grandes campagnes médiatiques et l’aide internationale telle que nous la connaissons aujourd’hui. Au XIXe siècle, l’idée qui va contribuer à faire naître l’humanitaire moderne est beaucoup plus simple : lorsqu’un être humain est blessé par la guerre, il doit pouvoir être secouru, quel que soit le camp auquel il appartient.

Cette idée paraît aujourd’hui évidente. À l’époque, elle ne l’était pas.

Avant les ONG, la charité et l’assistance

L’aide aux personnes pauvres, malades ou victimes de catastrophes n’a évidemment pas commencé au XIXe siècle. Depuis l’Antiquité, des communautés, institutions religieuses, confréries et œuvres de bienfaisance prennent en charge une partie des populations les plus vulnérables.

En Europe, pendant des siècles, l’Église joue notamment un rôle considérable dans l’assistance aux pauvres et aux malades. Des hospices accueillent les personnes sans ressources, des communautés religieuses soignent les malades et différentes formes de charité permettent de venir en aide aux populations touchées par les guerres ou les famines.

Mais cette assistance reste généralement locale, religieuse ou liée au pouvoir politique. Il n’existe pas encore véritablement de grand mouvement humanitaire international organisé autour de principes communs et capable d’intervenir indépendamment des nationalités.

C’est notamment la transformation de la guerre au XIXe siècle qui va accélérer cette évolution.

Solférino, le champ de bataille qui va changer l’humanitaire

Le 24 juin 1859, dans le nord de l’Italie, la bataille de Solférino oppose les forces franco-sardes à l’armée autrichienne dans le contexte des guerres liées à l’unification italienne.

Des centaines de milliers d’hommes sont engagés dans les combats. Lorsque les armes se taisent, le champ de bataille est couvert de morts et de blessés. Les services sanitaires militaires sont dépassés par l’ampleur de la situation.

Un homme d’affaires suisse, Henry Dunant, se trouve alors dans la région.

Ce qu’il découvre le marque profondément.

Des milliers de soldats blessés attendent des soins dans des conditions dramatiques. Dunant participe à l’organisation improvisée des secours avec des habitants de la région, notamment à Castiglione delle Stiviere.

Une idée essentielle s’impose alors : les blessés doivent être soignés indépendamment de leur uniforme.

« Tutti fratelli », tous frères, devient l’expression associée à cet élan de solidarité.

Henry Dunant transforme son expérience en projet

Dunant aurait pu rentrer chez lui et conserver le souvenir de Solférino comme celui d’une tragédie parmi tant d’autres. Il décide au contraire de raconter ce qu’il a vu.

En 1862, il publie Un souvenir de Solférino.

Il ne se contente pas d’y décrire l’horreur de la bataille. Il propose notamment que soient créées, en temps de paix, des sociétés de secours capables de préparer des volontaires pour assister les blessés en temps de guerre.

L’idée est remarquable pour l’époque : organiser les secours avant même que la catastrophe ne se produise.

Son projet trouve un écho à Genève. En 1863, un comité qui deviendra le Comité international de la Croix-Rouge commence ses travaux.

L’année suivante marque une autre étape fondamentale.

La Convention de Genève change les règles de la guerre

En août 1864, plusieurs États européens adoptent la première Convention de Genève pour améliorer le sort des militaires blessés sur les champs de bataille.

Le principe dépasse désormais la simple charité.

Il devient progressivement une question de droit international.

Les militaires blessés doivent pouvoir être recueillis et soignés. Le personnel médical doit bénéficier d’une protection. Un signe distinctif est adopté afin d’identifier les services sanitaires et les personnes chargées des secours : une croix rouge sur fond blanc.

L’humanitaire moderne commence ainsi à se structurer autour d’une idée fondamentale : même la guerre doit connaître certaines limites.

C’est un changement majeur. Le secours aux victimes n’est plus seulement une affaire de compassion individuelle. Des règles internationales commencent à encadrer la protection de ceux qui ne combattent plus ou qui viennent au secours des blessés.

Des organisations qui ne ressemblent pas encore aux ONG actuelles

Il serait cependant anachronique d’imaginer les organisations humanitaires du XIXe siècle comme les grandes ONG contemporaines.

Le secteur humanitaire international que nous connaissons aujourd’hui n’existe pas encore. Les moyens de communication sont limités, les déplacements sont longs et l’intervention internationale reste très différente de celle qui apparaîtra au XXe siècle.

Mais plusieurs principes sont déjà posés.

Porter secours au-delà des frontières. Organiser l’aide. Protéger ceux qui soignent. Considérer la victime avant sa nationalité. Préparer les secours plutôt que d’attendre la catastrophe.

Ces principes vont progressivement inspirer un mouvement beaucoup plus vaste.

Les guerres du XXe siècle changent d’échelle

La Première Guerre mondiale fait entrer l’Europe dans une violence industrielle sans précédent. Les armées mobilisent des millions d’hommes, tandis que les populations civiles subissent elles aussi les conséquences du conflit.

Après la guerre, de nouvelles organisations apparaissent.

En 1919, l’organisation qui deviendra Save the Children est fondée au Royaume-Uni dans un contexte marqué par la situation dramatique des enfants européens touchés par la guerre et les conséquences du blocus.

La démarche est intéressante pour comprendre l’évolution de l’humanitaire : il ne s’agit plus seulement de secourir des soldats blessés sur un champ de bataille. L’aide internationale commence davantage à considérer les populations civiles, les enfants, les réfugiés et les victimes indirectes des conflits.

La Seconde Guerre mondiale va encore amplifier cette transformation.

L’Europe connaît les bombardements massifs, les déplacements de populations, les persécutions, les déportations, la destruction de villes entières et des pénuries considérables.

Des organisations créées pendant ou autour de cette période vont devenir des acteurs importants de l’aide internationale dans les décennies suivantes.

L’Europe fut elle-même un immense terrain humanitaire

Cette histoire est parfois oubliée lorsqu’on associe aujourd’hui spontanément l’aide humanitaire à l’Afrique, au Moyen-Orient ou à certaines régions d’Asie.

Pendant une grande partie de la première moitié du XXe siècle, l’Europe elle-même constitue l’un des principaux espaces de crise humanitaire au monde.

Des millions d’Européens sont déplacés. Des villes sont détruites. Des familles perdent leur logement et leurs ressources. Des enfants souffrent de malnutrition. Des populations entières dépendent temporairement de formes d’assistance.

L’humanitaire international moderne n’est donc pas né d’une volonté occidentale de « sauver l’Afrique ».

Il s’est largement construit dans les guerres européennes et face aux souffrances des Européens eux-mêmes.

Cette distinction est essentielle pour comprendre la suite de l’histoire.

De l’urgence humanitaire à l’aide au développement

Après 1945, le monde change profondément.

Les Nations unies sont créées, les institutions internationales prennent une importance croissante et l’Europe commence sa reconstruction. Dans le même temps, les empires coloniaux européens entrent progressivement dans une période de décolonisation.

De nouveaux États apparaissent en Afrique et en Asie.

Et la logique de l’aide commence elle aussi à évoluer.

Secourir les victimes d’une guerre ou d’une catastrophe constitue une mission relativement claire : apporter des soins, de la nourriture, de l’eau ou un abri à des personnes confrontées à une situation d’urgence.

Mais que se passe-t-il lorsque l’objectif devient de lutter durablement contre la pauvreté, d’améliorer l’éducation, de transformer l’agriculture, de développer les systèmes de santé ou d’accompagner le développement économique d’un autre pays ?

L’aide ne consiste alors plus seulement à sauver une vie.

Elle commence à intervenir dans l’organisation même des sociétés.

Et cette évolution va profondément transformer le rôle des organisations internationales et des futures ONG.

Une idée généreuse confrontée progressivement au pouvoir

À ses origines, l’humanitaire moderne repose donc sur un principe difficilement contestable : une personne en détresse doit pouvoir recevoir de l’aide indépendamment de son origine ou de son appartenance.

Mais à mesure que les organisations grandissent, que leurs missions s’élargissent et que les financements augmentent, une nouvelle question apparaît.

Celui qui apporte l’aide apporte également de l’argent, des connaissances, du personnel et parfois une conception particulière de ce qu’il faudrait changer.

À partir des années 1950 et surtout des années 1960, cette question va devenir centrale en Afrique.

Les anciennes puissances coloniales quittent progressivement leurs empires. De jeunes États deviennent indépendants. Les programmes de coopération et de développement se multiplient.

L’humanitaire entre alors dans une nouvelle époque.

Il ne sera bientôt plus seulement question de soigner les victimes.

Il sera également question de développer des pays.

Et derrière cette ambition apparaîtra une interrogation qui accompagnera l’aide internationale pendant les décennies suivantes : qui décide de ce dont un pays a réellement besoin ?

Décolonisation — quand l’aide occidentale s’installe en Afrique.

Saad van Nassouwe

Article écrit le 29 juillet 2026
Saad van Nassouwe

Saad van Nassouwe est un pseudonyme éditorial utilisé pour les contenus publiés sur belge.media.





×
Publicité

Fermer cette fenêtre pour lire l'article.

La publicité permet de financer l'hébergement, le développement et la publication des contenus.