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Dans les années 1980, la famine en Éthiopie bouleverse l’Europe. Télévision, ONG, Band Aid et Live Aid changent l’humanitaire, mais aussi l’image de l’Afrique.
Dans les deux premiers épisodes de notre série consacrée à l’histoire de l’humanitaire, nous avons vu comment l’aide moderne est née sur les champs de bataille européens avant de changer profondément de nature après la Seconde Guerre mondiale et les indépendances africaines.
À partir des années 1960 et 1970, il ne s’agit déjà plus seulement de secourir des victimes d’une guerre ou d’une catastrophe. Coopération, développement, lutte contre la pauvreté et programmes internationaux occupent une place croissante dans les relations entre les pays occidentaux et les nouveaux États africains.
Mais dans les années 1980, quelque chose change encore.
La télévision va donner à l’humanitaire une puissance qu’il n’avait jamais possédée auparavant.
Pour la première fois, une catastrophe située à plusieurs milliers de kilomètres peut entrer directement dans des millions de foyers européens. Les téléspectateurs ne lisent plus simplement qu’une famine existe.
Ils la voient.
Des enfants extrêmement amaigris, des familles épuisées, des camps débordés, des corps fragilisés par la faim.
Ces images vont provoquer une mobilisation extraordinaire.
Elles vont aussi contribuer à installer durablement une représentation particulière de l’Afrique dans l’imaginaire occidental.
Au début des années 1980, l’Éthiopie traverse une crise dramatique.
Le pays est alors dirigé par le Derg, un régime militaire marxiste dirigé par Mengistu Haile Mariam. La sécheresse et plusieurs mauvaises récoltes frappent durement une population largement dépendante de l’agriculture, tandis que les conflits et les politiques du régime compliquent encore davantage la situation.
La famine qui frappe le pays en 1983-1985 devient l’une des grandes catastrophes humanitaires de la fin du XXe siècle.
Les organisations présentes sur le terrain alertent depuis un certain temps sur l’aggravation de la situation. En octobre 1984, des agences privées occidentales avertissent que des centaines de milliers de personnes risquent de mourir sans une opération massive de secours.
Mais l’attention internationale reste insuffisante.
Puis les caméras arrivent.
Et tout change.
En octobre 1984, un reportage britannique consacré à la famine éthiopienne provoque un choc.
Les images montrent au public occidental une réalité extrêmement difficile à regarder.
La télévision possède alors une puissance incomparable avec celle des décennies précédentes. Il n’existe ni réseaux sociaux ni plateformes vidéo permettant à chacun de diffuser instantanément des images à travers le monde.
Lorsqu’un grand journal télévisé montre une catastrophe, des millions de personnes découvrent pratiquement la même histoire au même moment.
Le reportage consacré à l’Éthiopie est repris par des centaines de chaînes de télévision à travers le monde.
Soudain, la famine n’est plus une crise lointaine dont parlent quelques organisations spécialisées.
Elle devient une catastrophe que le monde entier regarde.
Les dons affluent.
Les gouvernements sont poussés à réagir.
Les organisations humanitaires disposent d’une visibilité qu’elles n’avaient jamais connue à une telle échelle.
L’humanitaire vient de découvrir l’immense pouvoir de l’image.
Cette mobilisation permet d’obtenir de l’argent, de la nourriture et des moyens indispensables.
Des vies sont en jeu et l’urgence est réelle.
Mais cette période révèle également une mécanique qui va profondément influencer la communication humanitaire.
Une crise dont personne ne voit les victimes peine à attirer l’attention.
Une crise accompagnée d’images extrêmement fortes peut au contraire provoquer une mobilisation massive.
Le problème apparaît immédiatement : faut-il attendre qu’une situation devienne catastrophique pour qu’elle soit suffisamment spectaculaire pour intéresser les médias ?
En 1984 déjà, la presse britannique constate que sans les caméras de télévision, la famine éthiopienne n’aurait probablement pas obtenu une telle attention internationale.
Pour les ONG, cette réalité représente un dilemme.
Elles ont besoin de fonds pour intervenir.
Pour obtenir ces fonds, elles doivent convaincre le public de l’urgence.
Et pour convaincre rapidement, rien n’est plus puissant qu’un visage humain.
Le visage d’un enfant affamé devient alors capable de raconter une catastrophe entière en quelques secondes.
Parmi les personnes bouleversées par les images de la famine figure le musicien irlandais Bob Geldof.
Avec Midge Ure, il réunit de nombreuses stars britanniques et irlandaises afin d’enregistrer un disque destiné à récolter de l’argent pour l’Éthiopie.
En novembre 1984, Band Aid enregistre Do They Know It’s Christmas?
Le succès est immense.
La musique populaire, la télévision et l’humanitaire viennent de créer une nouvelle forme de mobilisation.
Il ne faut plus nécessairement appartenir à une organisation humanitaire pour participer.
Acheter un disque devient un geste de solidarité.
Écouter une chanson devient indirectement une manière de contribuer à une opération humanitaire.
Des artistes parmi les plus célèbres du moment utilisent leur notoriété pour attirer l’attention sur une catastrophe située à des milliers de kilomètres.
Quelques mois plus tard, le phénomène va prendre une dimension encore plus spectaculaire.
Le 13 juillet 1985, Live Aid est organisé simultanément à Londres et aux États-Unis.
Les plus grandes stars de la musique se succèdent devant des foules immenses et une audience internationale considérable.
L’objectif est de récolter de l’argent pour lutter contre la famine en Éthiopie.
L’événement devient historique.
Pendant des heures, musique, célébrités, images de famine et appels aux dons se mélangent.
La solidarité internationale devient un événement culturel mondial.
Pour des millions d’Européens, notamment parmi les jeunes générations de l’époque, l’Éthiopie devient probablement l’un des premiers pays africains auquel ils associent immédiatement une image précise.
La famine.
Et progressivement, cette image va dépasser l’Éthiopie.
C’est ici que l’histoire devient plus problématique.
La catastrophe éthiopienne est réelle.
Les victimes sont réelles.
La nécessité d’intervenir est réelle.
Mais les campagnes de communication ne disposent que de quelques secondes pour provoquer une réaction.
Expliquer les conflits éthiopiens, le fonctionnement du régime du Derg, les problèmes agricoles, la sécheresse, les déplacements de population ou les rapports internationaux demanderait du temps.
Une image d’un enfant mourant de faim est immédiatement compréhensible.
Peu à peu, une situation extrêmement complexe peut être réduite à une équation beaucoup plus simple : l’Afrique a faim et l’Occident doit la sauver.
L’Éthiopie devient alors moins un pays avec son histoire, sa culture, sa politique et ses habitants qu’un symbole de la misère africaine.
Et l’Afrique elle-même commence à être présentée comme s’il s’agissait d’un seul espace homogène.
Un continent immense, composé de dizaines de pays et de centaines de millions d’habitants, peut tenir dans quelques images de famine.
Une autre caractéristique de cette communication apparaît progressivement.
Celui qui explique la catastrophe au téléspectateur européen est souvent européen.
Celui qui lance l’appel aux dons est européen.
Les célébrités qui organisent les grandes campagnes sont principalement occidentales.
Les organisations mises en avant sont souvent occidentales.
Et les Africains apparaissent surtout comme les personnes qui reçoivent l’aide.
Pourtant, sur le terrain, des médecins, travailleurs humanitaires, administrations, associations, familles et communautés africaines participent évidemment aux secours.
Cette réalité est beaucoup moins spectaculaire.
Des critiques apparaîtront ensuite au sein même du secteur humanitaire contre cette représentation dans laquelle l’Occidental agit tandis que l’Africain attend.
Le problème n’est pas nécessairement l’intention.
L’intention peut être profondément généreuse.
Le problème est l’histoire racontée par l’image.
La famine éthiopienne montre également les limites d’une communication reposant essentiellement sur l’émotion.
Le téléspectateur voit la faim.
Il ne voit pas nécessairement tout ce qui se trouve derrière elle.
L’Éthiopie de Mengistu est une dictature engagée dans plusieurs conflits. Des politiques de déplacement de population sont mises en œuvre par le régime et l’accès à certaines régions est extrêmement difficile.
Acheminer de l’aide dans un pays en guerre ne consiste donc pas simplement à remplir un camion de nourriture et à le conduire jusqu’aux victimes.
Qui contrôle la route ?
Qui contrôle le territoire ?
Qui distribue la nourriture ?
Qui choisit les bénéficiaires ?
Comment empêcher qu’une aide destinée aux civils ne soit utilisée par un pouvoir ou un groupe armé ?
Ces questions vont devenir centrales dans l’histoire de l’humanitaire moderne.
Même une aide parfaitement motivée peut entrer dans un système politique qu’elle ne maîtrise pas.
La télévision possède une qualité extraordinaire : elle permet de rendre visible une souffrance qui aurait autrefois pu rester ignorée.
Mais elle possède également une faiblesse.
Elle doit raconter rapidement.
Une famine causée par un ensemble de facteurs climatiques, économiques, militaires et politiques est difficile à expliquer en quelques minutes.
La victime, elle, est immédiatement compréhensible.
La communication humanitaire va donc progressivement apprendre à raconter des histoires simples.
Une victime.
Une catastrophe.
Une organisation.
Une solution.
Votre don.
Cette mécanique est extrêmement efficace.
Elle peut permettre de sauver des vies.
Mais elle peut également produire une vision déformée du monde.
Une ONG ne vend pas un produit comme une entreprise traditionnelle.
Elle doit pourtant convaincre quelqu’un de lui donner de l’argent.
Pour cela, elle doit montrer que son intervention est nécessaire.
Plus la situation paraît grave, plus le besoin de contribuer paraît urgent.
Cette réalité crée une tension qui existe encore aujourd’hui.
Comment montrer la pauvreté sans réduire une personne à sa pauvreté ?
Comment montrer un enfant malade sans utiliser sa souffrance comme argument publicitaire ?
Comment raconter une catastrophe sans donner l’impression que toute une population est incapable d’agir par elle-même ?
Et surtout, comment expliquer qu’un pays peut connaître une catastrophe terrible sans que cette catastrophe définisse son identité pour les quarante années suivantes ?
Ce débat ne naît pas avec les réseaux sociaux.
Il existe déjà dans le monde humanitaire à la fin du XXe siècle.
Le plus étonnant dans cette histoire est peut-être la durée de cette représentation.
L’Éthiopie de 1984 n’est évidemment pas l’Éthiopie des décennies suivantes.
Addis-Abeba se transforme. Des infrastructures sont construites. L’économie connaît différentes périodes de forte croissance. Le pays développe des industries, des universités, des entreprises et des projets d’infrastructure majeurs.
Cela n’efface ni ses difficultés, ni ses conflits, ni ses crises ultérieures.
Mais un pays ne peut être résumé à une famine survenue quarante ans plus tôt.
Pourtant, l’image de l’enfant affamé des années 1980 reste profondément ancrée dans la mémoire collective occidentale.
Et ce phénomène dépasse largement l’Éthiopie.
Pendant des décennies, les guerres, famines, épidémies et catastrophes africaines vont bénéficier d’une visibilité internationale considérable, tandis que les réussites économiques, scientifiques, industrielles ou technologiques du continent auront souvent beaucoup plus de difficultés à atteindre le grand public européen.
L’Afrique souffrante est devenue une histoire que l’Occident sait raconter.
L’Afrique qui construit, entreprend et innove correspond beaucoup moins au récit humanitaire traditionnel.
Il serait injuste de regarder Band Aid, Live Aid et les campagnes humanitaires des années 1980 uniquement avec les critères d’aujourd’hui.
Des millions de personnes ont donné parce qu’elles souhaitaient sincèrement aider.
Des artistes ont utilisé leur célébrité pour attirer l’attention sur une catastrophe dramatique.
Des humanitaires ont travaillé dans des conditions extrêmement difficiles.
Des populations ont reçu une aide dont elles avaient désespérément besoin.
Cette histoire comporte donc une immense mobilisation de solidarité humaine.
Mais elle comporte également un héritage plus difficile.
En découvrant comment utiliser la télévision pour mobiliser le public, le secteur humanitaire découvre également comment utiliser l’émotion pour obtenir des financements.
La souffrance devient une image.
L’image devient un message.
Le message provoque un don.
Et plus les organisations vont grandir, plus cette capacité à communiquer deviendra essentielle à leur fonctionnement.
Dans les décennies suivantes, les ONG vont se professionnaliser, leurs budgets augmenter, leurs équipes se développer et leurs relations avec les gouvernements, les institutions internationales et les grands bailleurs devenir beaucoup plus importantes.
L’humanitaire n’est plus seulement une réaction spontanée face à la souffrance.
Il devient progressivement un secteur international organisé.
Et avec l’argent, les structures et l’influence apparaîtra une nouvelle question :
que se passe-t-il lorsque l’aide humanitaire devient elle-même un système ?
Dans le prochain épisode : Quand l’aide devient un système économique et politique.
Saad van Nassouwe est un pseudonyme éditorial utilisé pour les contenus publiés sur belge.media.
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